Accueil > Interviews  
 
Interviews
Publié le : 11 Août 2016 à 14:57:42
Prof. ESSO Loesse Jacques Enseignant-chercheur
Prof. ESSO Loesse Jacques,
Enseignant-chercheur:

« La Côte d’Ivoire a perdu plus de 502 milliards de FCFA en moyenne annuelle au cours des trois dernières décennies »

Prof. Esso Loesse Jacques est l’auteur de l’Etude «Effets réels de la fuite des capitaux en Côte d’Ivoire» qui a eu pour objectif d’analyser les déterminants de la fuite des capitaux en Côte d’Ivoire et d’évaluer l’influence de cette dernière sur l’investissement, la croissance et la pauvreté. Dans cette interview, il livre quelques éléments des résultats obtenus et fait des recommandations.

 

1. Plusieurs études révèlent que l’Afrique de l’Ouest représente l’une des régions du monde où les fuites de capitaux sont très importantes. Pourriez-vous citez les pays les plus touchés?

 

La lutte contre la pauvreté en Afrique Subsaharienne nécessite des capitaux pour les investissements dans les infrastructures, le secteur social, les activités de production, etc. La lutte contre la fuite de capitaux devrait contribuer à élargir les possibilités de financement au niveau domestique. Les données de Global Financial Integrity indiquent que les flux financiers illicites sortant d'Afrique ont représenté au moins 29 milliards de dollars US par an entre 1970 et 2008 (hors inflation), tandis que l'aide extérieure à l'ensemble du continent est estimée à 18 milliards de dollars US.

En ce qui concerne l’Afrique de l’Ouest, elle représente l’une des régions du monde ayant un fort potentiel en ressources naturelles. Elle est aussi une zone où les fuites de capitaux sont très importantes. En effet, parmi les dix pays africains ayant les fuites de capitaux les plus élevées figurent trois pays d’Afrique de l’Ouest, à savoir le Nigéria, la Côte d’Ivoire et le Togo. Les flux illicites de capitaux en provenance de l’Afrique de l’Ouest et du Centre est en augmentation au cours de la dernière décennie, avec les hausse des prix des produits pétroliers et des produits de base non-énergétiques. Ces flux représentent presque 50% du total de la fuite des capitaux en provenance de l’Afrique.

 

2. D’après les résultats que vous avez obtenus pour ce qui concerne la Côte d’Ivoire, quels sont les facteurs déterminants de la fuite des capitaux?

 

Plusieurs facteurs expliquent de manière significative la fuite des capitaux en Côte d’Ivoire. Ces facteurs sont liés à l’environnement macroéconomique et social, mais sont aussi structurels et institutionnels, et liés à des risques divers relatifs notamment à l’investissement. L’examen de ces différents facteurs met en évidence l’idée selon laquelle phénomène de la fuite des capitaux est amplifié par certaines variables macroéconomiques telles que l’aide publique au développement, le déficit budgétaire, le différentiel de taux d’intérêt. Toutefois, de nombreuses autres variables semblent limiter l’ampleur de cette fuite ; il s’agit, notamment de la croissance économique, les exportations et des mesures de contrôle initiées par la Commission bancaire de l’UMOA.

Notre étude révèle en effet qu’une croissance élevée est associée à une faible fuite des capitaux, car pouvant être considéré comme le signal d’une rentabilité plus élevée des investissements dans l’économie ivoirienne.

 

Quelques faits majeurs concernant les moteurs de la fuite des capitaux peuvent être davantage mentionnés. Comme indiqué précédemment, le déficit budgétaire contribue à encourager la fuite des capitaux. Deux canaux peuvent justifier ce résultat : le canal du risque et le canal de l’endettement. D’une part, un déficit budgétaire important traduit une instabilité macroéconomique et contribue à accélérer la fuite des capitaux car un risque élevé réduit le rendement des investissements ajusté au risque. De plus, un déficit important peut être suivi d’un accroissement de la pression fiscale qui signifie une plus-value plus faible sur les investissements. D’autre part, l’Etat peut décider de s’endetter pour financer son déficit. Il est établi que la dette publique extérieure est un vecteur d’accélération de la fuite des capitaux.
Premièrement, l'emprunt extérieur provoque la fuite des capitaux en contribuant à une augmentation de la probabilité d'une crise de la dette, la détérioration des conditions macroéconomiques et à la détérioration du climat d'investissement. Deuxièmement, les emprunts extérieurs constituent des ressources ainsi que des motifs pour les agents privés et publics pour canaliser le capital à l’étranger. Une partie des fonds empruntés à l'étranger par le gouvernement ou par des entreprises privées avec des garanties gouvernementales est réexportée en tant qu'actifs privés.

En outre, les réformes du secteur financier de la Côte d’Ivoire intervenues dans les années 1990 sont les facteurs les plus déterminants dans l’explication des évolutions des fuites licites de capitaux. Cependant, du fait de la faiblesse de ce secteur, d’importants flux de capitaux illicites ont été transférés hors du pays en raison de l’augmentation de l’activité du marché noir des changes suite aux différentes crises.

 

3. Comment la fuite des capitaux affecte-t-elle l’investissement, l’activité économique et la pauvreté en Côte d’Ivoire?

 

Les analyses conduites dans cette étude rejoignent les résultats d’autres travaux et confirment que la fuite des capitaux représente un manque en termes d’investissement dans le cas particulier de la Côte d’Ivoire. En effet, 100 dollars américains transférés hors du pays sous la forme de fuite de capitaux engendrent, toutes choses égales par ailleurs, une perte de ressources à consacrer à l’investissement total de 17 dollars américains. Ainsi, si tous les capitaux exportés sont canalisés au niveau de l’économie ivoirienne, on aurait assisté, toutes choses égales par ailleurs, à un accroissement de 0,15% à 8% de l’investissement global par an.
Bien que montrant que la fuite des capitaux influence négativement la croissance, ces résultats ne donnent aucune information sur les mécanismes de transmission. L’investissement privé est-il plus impacté que l’investissement public ? Pour répondre à cette question, une analyse d’impact sur les principales composantes de l’investissement a été menée.

L’effet permissif de la fuite des capitaux sur l’investissement total se transmet par l’intermédiaire de l’investissement privé. En effet, l’analyse indique qu’à long terme, une augmentation de 100 dollars américains de fuite de capitaux conduit à une baisse de 22 dollars américains de l’investissement privé.

Cet effet, conforme à plusieurs autres travaux, s’explique par l’amoindrissement des ressources disponibles pour financer l’investissement. Cette réduction des ressources peut se faire de deux manières. Premièrement, la fuite des capitaux réduit l’épargne intérieure. En effet, les fonds qui devaient constituer de dépôts auprès des banques ou servir au placement sur les marchés financiers sont transférés à l’étranger contribuant ainsi à la réduction de l’épargne intérieure. Deuxièmement, la fuite des capitaux réduit les financements extérieurs de l’investissement en ce sens qu’une partie de la dette extérieure contractée est réexportée.

 

A l’opposé de l’investissement privé, la fuite des capitaux n’a aucun effet significatif à long-terme sur l’investissement public . On ne détecte aucun effet causal de la fuite des capitaux vers l’investissement public. Même s’il existe dans la littérature des arguments montrant que l’endettement public encourage la fuite des capitaux (Ndikumana & Boyce, 2011), l’effet de la
fuite des capitaux sur l’investissement public peut ne pas être aussi direct. En effet, la fuite des capitaux peut à court-terme empêcher l’Etat de collecter l’ensemble des taxes qu’il aurait pu collecter par une perte d’une partie des ressources imposables (Ajayi, 1997). Ceci peut réduire les ressources dont dispose l’Etat. Cette perte peut être compensée par une émission des titres de dette (obligations) ou un emprunt auprès des institutions internationales afin de financer l’investissement public. Cette flexibilité dont dispose l’Etat peut justifier l’absence d’une relation directe entre la fuite des capitaux et l’investissement public.
En définitive, l’on constate que la fuite des capitaux affecte négativement l’investissement total en Côte d’Ivoire. Cet effet est transmis par l’intermédiaire de l’investissement privé qui représente plus de 60% de l’investissement total du pays.

Si les capitaux exportés avaient été investis dans l’économie domestique, cela se traduirait par une hausse de la croissance du PIB et du PIB par tête. L’impact de la fuite des capitaux sur la croissance est estimé à partir de simulations.

Si tous les capitaux avaient été investis dans l’économie domestique, il s’en suivrait un gain en termes de croissance. En d’autres termes, la fuite des capitaux occasionne des pertes de croissance s’évaluant entre 2,6% et 3,9% sur la période 1996-2015. Ces résultats indiquent la nécessité de lutter contre ces pertes de ressources importantes pour la création d’activités productives.

La fuite des capitaux a des implications négatives en termes de développement. L’un des canaux par lequel elle se manifeste est l’endettement extérieur dont le paiement affaiblit la capacité des Etats (Ndikumana & Boyce, 2011). Cette fuite des capitaux profitant à une catégorie de personnes est source d’inégalité (Le & Rishi, 2006). Si ces capitaux exportés avaient été investis dans l’économie, ils auraient contribué à créer des emplois, de la richesse et à réduire la pauvreté. Ainsi, l’investissement des capitaux exportés de l’économie domestique se traduit par une croissance du PIB par tête et une baisse de la pauvreté allant de 6,5 points à 9,9 points de pourcentage entre 1996 et 2015.

 

4. Concrètement, que représentent les pertes pour l’économie Ivoirienne? Peut-on avoir des chiffres?

 

La fuite de capitaux est évaluée à 1,4 milliard de dollars US en moyenne annuelle au cours des trois dernières décennies, soit environ 502 milliards de FCFA. Il en ressort que la fuite de capitaux représente un manque à gagner considérable pour l’investissement. Ainsi, si tous les capitaux transférés étaient canalisés au niveau de l’économie ivoirienne, cela se traduirait par un accroissement annuel de 0,15% à 8% de l’investissement global. Cet investissement supplémentaire aurait permis d’accélérer la croissance de 2,6 points à 3,9 points, ce qui aurait engendré une réduction de la pauvreté de 6,5 à 9,9 points de pourcentage entre 1996 et 2015, comme indiqué précédemment.

 

5. Existe-t-il des actions à entreprendre pour limiter les effets néfastes de ce phénomène?

 

Certaines actions peuvent être entreprises afin de limiter les effets néfastes de la fuite des capitaux. Ces actions peuvent être résumées notamment autour des axes suivants: l’amélioration de la transparence et de la bonne gouvernance. Cela passe nécessairement par le renforcement de la gestion des finances publiques et des secteurs clés de l’économie.

Des actions devront être entreprises pour assurer la stabilité économique et politique. En effet, les fuites de capitaux licites et illicites de la Côte d’Ivoire ont été très importantes pendant les crises sociopolitiques que le pays a connues. Aussi, l’Etat ivoirien devra-t-il assurer la sécurité des biens et des personnes vivant en Côte d’Ivoire et assurer un environnement politique stable, propice à l’investissement. Le gouvernement devra pour ce faire, renforcer les actions en faveur de la cohésion sociale afin de réduire le risque de basculement dans une nouvelle crise.

Par ailleurs, l’Etat ivoirien, à travers la BCEAO, devra continuer de mener une politique monétaire visant une inflation réduite, favorable à l’entrée de capitaux étrangers dans le pays.

Le Gouvernement devra, en outre, encourager la bonne gouvernance en modernisant l’administration et en améliorant les services publics, notamment les services judiciaires et le système pénal. Cela passe par des actions d’information et de sensibilisation des populations sur la réglementation des relations financières extérieures et les modalités d’exécution des opérations de change manuel ainsi que les transactions qui lui sont liées.

L’une des actions, et non des moindres à mener également, sera de renforcer le rôle des acteurs, notamment ceux de la société civile en leur accordant une place légitime dans la conception de réformes dans le cadre de la lutte contre les fuites illicites de capitaux. Les gouvernements étrangers et les organisations intergouvernementales devraient s’engager aux côtés de la société civile ivoirienne, la soutenir, et lui conférer une voix publique dans les débats portant sur les questions d’enrichissements illicites, de trafics illicites de drogue, de métaux précieux, de fonds, etc.
Au niveau local, les élus, les maires, les présidents des conseils généraux et les autorités des administrations publiques décentralisées, les préfets et les sous-préfets devront veiller à dénoncer tous trafics illicites de biens et de fonds limitant les ressources de l’Etat, et refuser de s’adonner à des actes de corruption et encourager la transparence et la responsabilité.

Pour terminer, notons que si la fuite de capitaux était convenablement enregistrée et taxée par la Côte d’Ivoire, cela contribuerait à un développement considérable et apporterait une différence majeure dans le combat contre la pauvreté. En effet, la fuite illicite des capitaux supprime les investissements, réduit la perception des taxes, aggrave les différences de revenus, blesse la compétition, mine le commerce et draine les réserves de monnaie

 

Interview réalisée par Mayane YAPO, Chargée de la Communication et de la Visibilité de la CAPEC
 Autres interviews à voir...
 
     
  COMPTES-RENDUS DE SEMINAIRE  
 
PLANIFICATION, PROGRAMMATION, BUDGETISATION ET SUIVI-EVALUATION

La mise en œuvre et le suivi du Plan National de Développement (PND) exigent un renforcement du capital humain des différents Ministères Techniques. Le Ministère des Eaux et Forêts (MINEF), l’a si bien compris, qu’il vient d’initier un...Lire

FORMATION / MINISTÈRE D’ÉTAT, MINISTÈRE DU PLAN ET DU DÉVELOPPEMENT

Ce sont en définitive, plus d’une centaine de cadres et gestionnaires de la chaîne PPBSE (Planification, Prospective, Budgétisation, Suivi et Evaluation) du...Lire

EVALUATION DES INDICATEURS DE CAPACITES EN AFRIQUE

Quoique le niveau demeure encore faible, la Côte d’Ivoire a enregistré un accroissement du niveau de renforcement des capacités en 2013. Soit une valeur globale de 33,3/100 contre 24,6/100 en 2012. Elle est...Lire

MOBILISATION DE RESSOURCES DANS LES COLLECTIVITES RÉGIONALES

Ils sont venus de toutes les contrées de la Côte d’Ivoire, du nord au sud en passant par l’est et l’ouest, se familiariser aux stratégies de mobilisation de ressources financières. Ce, afin de palier les difficultés qu’ils rencontrent...Lire

 
     
ZONE INFOS
ACTU-ECO
INTERVIEW
Prof. KAMGNIA Bernadette,
Chercheur à la CAPEC et Coordonnateur de l’étude:
«L’éradication de la faim et de la malnutrition peut être une réalité en Côte d’Ivoire si et seulement si…»
RECHERCHES
EVENEMENTS
AUTRES PUBLICATIONS
PARTENAIRES
Ministère d'Etat, Ministère de l'Economie & des Finances de Côte d'Ivoire Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique (ACBF) Centre Ivoirien de Recherches Economiques et Sociales (CIRES) Bureau National d'Etudes Techniques et de Développement Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody