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Publié le : 08 Avril 2016 à 21:23:20
Dr YEO Nahoua Enseignant-chercheur
Dr YEO Nahoua,
Enseignant-chercheur:

« Il faut renforcer la lutte contre les FFI en initiant des actions concrètes »

Un séminaire sous régional sur la suppression des Flux Financiers Illicites (FFI) en provenance d’Afrique s’est tenu du 10 au 11 novembre 2015 à Accra (Ghana). L’objectif principal de cette rencontre était de poursuivre le plaidoyer et d’initier des actions concrètes pour mettre en œuvre les recommandations du Groupe de haut niveau. L’événement a regroupé des États membres, des parlementaires, des décideurs en provenance de la Commission de l’Union africaine, les communautés économiques régionales, des services régionaux de la fiscalité et des douanes, des responsables et experts d’universités, des commissions d’éthique financière et d’autres partenaires de développement ainsi que les organisations de la société civile travaillant sur les FFI en Afrique. La CAPEC, sur invitation de l’ACBF, y a été représentée par Dr YEO Nahoua, Chercheur. Dans cette interview, il revient sur les grands axes du Rapport du Groupe de haut niveau.

 

 

Que faut –il entendre par Flux Financiers Illicites (FFI) et quels sont leurs effets sur les économies africaines en général?

 

Les Nations Unies, l’Union Africaine, la Banque Mondiale définissent les flux financiers illicites comme des capitaux illégalement acquis,  transférés  ou  utilisés. De par leur origine, leur mouvement ou leur utilisation, les capitaux concernés enfreignent la loi et par conséquent sont considérés comme illicites. De façon plus spécifique, la notion de FFI reflète les flux de capitaux non enregistrés dérivant des activités criminelles, la corruption et le commerce international.
La fuite illicite des capitaux détourne les  ressources rares du continent au détriment des investissements domestiques et les activités  productives. Elle est en partie à l’origine des faibles niveaux d’investissement en Afrique et par conséquent, influence négativement la croissance économique et la réduction de la pauvreté. Le caractère illicite, les montants élevés des FFI ainsi que leur potentiel impact sur le développement placent la question de la lutte contre les FFI au cœur de l’économie politique internationale.

 

 

Pourriez-vous revenir sur le contexte ayant prévalu à la mise en place du groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites (FFI) ?

 

En 2012, la CEA et la Commission de l’Union africaine ont établi le Groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites (FFI) en provenance d’Afrique, présidé par l’ancien Président de la République d’Afrique du Sud, son Excellence M. Thabo Mbeki. En outre, la CEA a initié des études approfondies sur l’état de la question des FFI en provenance d’Afrique et, pour des raisons de sensibilisation, elle a formulé le slogan suivant: «Flux financiers illicites : Localisez-les ! Neutralisez-les ! Recouvrez-les !», dans le but de soutenir le travail du Groupe de haut niveau. Le Rapport du Groupe de haut niveau sur les FFI a été adopté sous forme d’une Déclaration spéciale par les Chefs d’Etat et de gouvernements africains lors du 24e Sommet de l’Union Africaine et le Séminaire des parties prenantes sur la mise en œuvre des recommandations du Rapport organisé le 8 juin 2015 a souligné la nécessité d’apporter des solutions aux FFI aux niveaux national et régional.
L’objectif principal de ce Séminaire était de poursuivre le plaidoyer en faveur de l’engagement national et d’initier des actions concrètes pour mettre en œuvre les recommandations du Rapport du Groupe de haut niveau.

 

 

Qu’est-ce qui ressort des résultats obtenus par le Groupe de haut niveau?

 

Le Rapport du Groupe de haut niveau sur les FFI, à l’instar d’autres classements mondiaux, met en évidence que les FFI résultant des activités commerciales sont les plus importants, suivis des activités criminelles, la corruption pure et simple et le vol impliquant des fonctionnaires venant en dernière position des trois sources des flux financiers transfrontières illicites. Les principales conclusions du rapport soulignent que Les FFI en provenance d’Afrique sont importants et ne cessent d’augmenter. Comme ils entraînent une perte des ressources intérieures qui pourraient contribuer à la transformation structurelle du continent, il est indispensable que les pays africains fasse de la lutte contre les FFI une priorité et renforcent leur capacité à les localiser, les neutraliser et les recouvrir.

 

 

De quels moyens disposent véritablement les Etats pour lutter contre ce fléau ?

 

Le rapport du Groupe de haut niveau indique que l’architecture mondiale pour lutter contre les FFI demeure incomplète. En outre, on ne sait pas très bien de quelle manière les initiatives mondiales existantes visant à s’attaquer au problème des flux commerciaux et financiers illicites affectent les pays africains ou répondent à leurs besoins spécifiques.
L’insuffisance des capacités nationales et régionales entrave les efforts de lutter de manière effective contre les FFI. Cette insuffisance est reflétée à plusieurs niveaux, tel que l’absence des données précises et d’information à jour, la compréhension insuffisante des divers mécanismes utilisés, et l’absence ou l’inefficacité des cadres législatives, réglementaires et institutionnelles. Les régimes mondiaux de recouvrement des fonds doivent être reconfigurés afin d’exiger à ce que des avoirs gelés soient placés dans des comptes bloqués au sein des banques régionales de développement, au lieu d’autoriser les mêmes banques qui sont coupables d’accepter de tels dépôts de continuer d’en tirer les bénéfices.
Néanmoins, l’adoption rapide du Rapport du Groupe de haut niveau sur les FFI sous forme d’une Déclaration spéciale par les Chefs d’Etat et de gouvernement africains lors du vingt quatrième Sommet de l’Union africaine a marqué une étape décisive qui a démontré que la question des flux financiers illicites constitue une préoccupation commune des gouvernements africains. Cependant, cette Déclaration ne marque que le début du travail à accomplir. Une collaboration étroite et un engagement conséquent entre les gouvernements africains et leurs partenaires de développement sur le processus de suppression des FFI sont d’une importance capitale.

 

 

Quelques chiffres illustrant l’ampleur du phénomène ?

 

Les flux financiers illicites en provenance d’Afrique, mesurés sur la base des effets de la falsification des prix du commerce, montrent une forte concentration dans quelques pays et quelques secteurs seulement. Les pays africains qui se spécialisent dans l’exportation des produits de l’industrie extractive (Algérie,
Égypte, Nigéria, pays de l’Union douanière d’Afrique australe, Soudan et Zambie par exemple) engendrent généralement les flux financiers illicites les plus forts. Mais ces flux se présentent aussi dans des secteurs tels que les fruits et noix comestibles, le matériel et les machines électriques, le fer et l’acier, les poissons et les crustacés, l’habillement, le cacao. De plus, ces flux en provenance d’Afrique sont élevés. Entre 1970 et 2008, le montant total représentait plus de trois fois plus celui la dette extérieure courante du continent.
Parmi les pays africains où les flux cumulés sont les plus élevés entre 2000 et 2010, 93,2% du total concernent le secteur pétrolier au Soudan, 92,9% au Nigéria, 74,1% en Algérie et 40,6% en Égypte; pareillement, 80% des flux financiers illicites provenant de Zambie concernent le cuivre. Dans les pays de l’Union douanière d’Afrique australe ils sont principalement liés aux métaux et minéraux précieux (51%); le cacao, de son côté, engendre l’essentiel des flux financiers illicites provenant de Côte d’Ivoire (49,7%). Au Maroc, la concentration est moins prononcée, puisque 29,9% du total concernent les machines et le matériel électriques, 14,2% l’habillement et 10,7% les légumes. Cependant, les exportations marocaines sont parmi les plus diversifiées d’Afrique. Cela illustre l’idée que si les exportations des pays africains étaient plus diversifiées, les flux financiers illicites seraient plus largement répartis entre les secteurs et seraient peut-être d’un volume moins élevé pour l’ensemble du continent.

 

 

Quels sont les potentiels bénéficiaires de ces flux financiers ?

 

Selon les analyses, en 2008, 76,4% des flux financiers illicites dans le secteur pétrolier provenant du Nigéria sont allés aux États-Unis, en Espagne, en France, au Japon et en Allemagne. Plus généralement, les principaux bénéficiaires des flux financiers illicites en provenance des pays africains sont des pays développés (surtout les États-Unis, divers pays européens, le Canada, le Japon et la République de Corée), ainsi que des pays émergents (comme la Chine et l’Inde), qui sont également d’importants partenaires commerciaux de l’Afrique.

 

 

Vous avez pris part à ce séminaire en tant que représentant d’un Think-Tank financé par l’ACBF. Quel rôle est dévolu aux Think-tank dans cette lutte contre les FFI ?

 

Pour la mise en œuvre des recommandations du Rapport, la CEA et la Commission de l’UA sont accompagnées par la Fondation pour le Renforcement des Capacités en Afrique (ACBF) et l'Initiative de la Société Ouverte pour l'Afrique de l'Ouest (OSIWA). Chargée du volet renforcement des capacités, l’ACBF a présenté la Stratégie de renforcement des capacités sociétales, institutionnelles, réglementaires et humaines dans le cadre de la lutte contre les FFI. Pour l’amélioration de la formulation, de la mise en œuvre et de la coordination des politiques nationales de lutte contre les FFI, l’ACBF compte s’appuyer sur les structures nationales, les parlementaires, les institutions des communautés économiques régionales et notamment l’expertise avérée des Think-tanks en la matière comme la CAPEC.

Interview réalisée par Mayane YAPO Chargée de la Communication et de la Visibilité de la CAPEC

 

 

 

 

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