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INTERVIEW

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Prof. KIMOU Assi José Carlos
Chercheur Sénior à la CAPEC, Responsable de la Recherche et du Suivi-Evaluation

« Nos réflexions aideront à établir un lien entre la violence juvénile et les opportunités économiques »

  • Publié le 18 Août, 2020

La CAPEC a démarré récemment un troisième projet collaboratif financé par le CRDI, portant sur le thème : « Analyse de l’effet de l’employabilité des jeunes sur la violence urbaine en période post-conflit en Côte d’Ivoire ». Pourquoi ce thème ? 

La Côte d’Ivoire a connu une décennie d’instabilité qui a été une source de violence forte. Nous retenons qu’au niveau de l’environnement socio-économique, la violence est un élément qui peut perturber la trajectoire du développement d’un pays. Car, dans un contexte de violence, il peut y avoir moins d’investissements, moins de création de richesses, des pertes en vies humaines, une détérioration du capital humain qui s’est constitué à travers la formation et l’éducation, un étiolement du capital social, (les gens se font moins confiance, la suspicion s’installe entre les communautés), etc.

Tous ces éléments mis ensemble, peuvent perturber la trajectoire de création de richesses et ralentir la croissance économique. Dans le contexte de la Côte d’Ivoire, l’on se rend compte que c’est cette décennie d’instabilité qui a généré une violence dans l’ensemble du pays en termes de conflits inter groupes. Dans les communautés, dans la vie de tous les jours, l’on assiste à l’émergence de nouvelles formes de violence chez les jeunes communément appelés enfants en conflit avec la Loi ou ‘’les microbes’’ et le nombre croissant d’agressions qui se perpétuent dans différents secteurs et différentes contrées du pays. L’on ne saurait occulter une telle préoccupation dans un agenda de recherche qui vise la formation des politiques.

Quel est l’état de précarité des jeunes en Côte d’Ivoire ? Et pourquoi êtes-vous particulièrement intéressés par cette tranche de la population ?

Les jeunes sont en effet, les plus aptes à produire de la violence s’ils ne sont pas occupés de façon légale et légitime sur le marché du travail. Or, dans le cas de la Côte d’Ivoire, durant toute la période d’instabilité, les jeunes ont été les plus négativement impactés par la baisse du niveau de l’activité économique ou le niveau de pauvreté. Les données de l’Institut National de la Statistique (INS) issues d’une enquête sur le niveau de vie (ENV) réalisée en 2018, ont montré que sur 10 pauvres en Côte d’Ivoire, 7 sont des jeunes ayant moins de 25 ans qui n’ont pas d’occupation légale et légitime. Il est donc probable que ces jeunes se réfugient dans la violence comme source alternative de survie. Nous voulons donc connaître le lien qui peut être établi entre ces réalités.

L’étude se focalise donc davantage sur les jeunes parce qu’ils constituent la proportion la plus élevée (+60%) de la population dans les pays en développement et particulièrement en Côte d’Ivoire. Cette jeunesse qui constitue la main d’œuvre active, lorsqu’elle n’est pas impliquée dans des activités légales ou légitimes, s’occupe autrement en se réfugiant le plus souvent dans la violence. Ce, d’autant plus que les conditions de vie des jeunes de 15 à 35 se sont suffisamment dégradées.

En effet, le chômage des jeunes s’estimait à +12% selon l’enquête emploi de 2012, comparativement à la moyenne nationale, 9%. L’enquête sur la situation de l’emploi de 2016 (ENSESI, 2016), quoi qu’indiquant un taux de chômage relativement faible (2,8%), confirme cette tendance avec un taux de chômage plus important chez les jeunes de 14- 24 ans (3.9%) et dans le groupe d’âge de 25-35 ans (3.5%).

Où classez-vous les ‘’enfants en conflit avec la Loi ‘’ qui n’ont pas d’activités rémunératrices ?

La violence peut se perpétrer individuellement ou en groupe. Les enfants en conflit avec la Loi, rentrent dans cette deuxième catégorie de jeunes qui se mettent ensemble pour perpétrer des actes de violence. Ce comportement est fondamentalement motivé par la quête de moyens de subsistance étant donné que ces enfants sont démunis et très vulnérables.

En effet, des études ont été menées à Bouaké qui révèlent que les auteurs de la violence dans le milieu du transport sont les chauffeurs de transport en commun ou des conducteurs d’engins à deux roues. C’est la même situation à Abidjan où des victimes ont rapporté avoir été agressées dans le secteur des transports.

Nous voulons donc mener des investigations non seulement pour connaître l’impact de ce phénomène dans le secteur du transport, mais aussi pour cerner l’importance de ce secteur dans les sources de la violence. Nous partons de la préoccupation suivante : quels liens existe-t-il entre l’employabilité et la violence ? Plus spécifiquement, nous essaierons d’apporter des éléments de réponses aux questions suivantes :

-          Peut-on réduire ou freiner la violence en offrant des opportunités d’emplois à des jeunes vulnérables tels les ‘’enfants en conflit avec la Loi’’ ?

-          En dépit des réformes intervenues dans le secteur des transports en commun, l’Etat a-t-il intérêt à interdire ce type d’activités ?

-          Les Programmes de formation permettent-ils aux jeunes sortis du milieu carcéral de s’insérer, d’abandonner la violence ou de récidiver ?

Comment définissez- vous la violence en des termes plus simples ?

Il n’existe pas de définition tranchée de la violence parce que ce concept embrasse plusieurs champs. Nous nous référons cependant à la définition de l’OMS admise au sein de la communauté scientifique. Elle présente la violence comme l’utilisation intentionnelle de la force physique, de menace à l’encontre d’un groupe ou d’une communauté et qui peut aboutir à des traumatismes (émotionnels, psychologiques, physiques, décès, etc.).

Quelle cible est la plus impactée ?

L’angle que nous avons choisi d’aborder dans cette étude s’intéresse à l’offre de la violence (ceux qui commettent la violence) et non à la demande de violence (les victimes). La question peut donner à penser aux victimes. Or, nous ne nous intéressons pas véritablement aux victimes qui englobent tout le monde dans la mesure où nous considérons que la violence produit des externalités négatives pour tous. Ce projet de recherche s’intéresse plutôt à la production, à l’offre de la violence. Qui est à l’origine de la violence ? Dans mes propos liminaires, j’ai présenté la violence sous le prisme d’exercice de la force physique. Cela implique ceux qui ont la capacité physique de produire cette force physique et, ce sont les jeunes ayant certaines dispositions physiques en termes d’activités.

Notons également que ce projet de recherche fait abstraction de la violence politique et / ou politiquement justifiée (guerre, terrorisme, émeute, etc.).

Comment mesurez-vous la violence ?

Du point de vue économique, la violence peut être mesurée de plusieurs manières. L’une des premières possibilités, porte sur les données policières qui recensent tous les faits de violence et regroupent un ensemble d’indicateurs consacrés dans les procédures judiciaires (homicides, vols à main armée, agressions, etc.). La police peut donc collecter ces informations et donner une idée du niveau de violence prévalant dans une communauté.  Il faut cependant indiquer que pour la conduite de recherches, ces informations souffrent d’un ensemble de limites.

Premièrement, ces données ne sont collectées que lorsque la victime porte plainte ou que la police a été alertée. Cela signifie que ces informations peuvent être sous-estimées et ne pas traduire la réalité du phénomène. Par ailleurs, ces données sont dites être des données agrégées et ne permettent pas de connaître le profil des auteurs de tels faits.

Une autre approche, c’est de pouvoir faire des enquêtes de victimisation qui, réalisées dans de très bonnes conditions emmènent les individus à révéler leurs expériences de la violence. Cela permet de capter le niveau d’ampleur du phénomène. C’est une méthode beaucoup utilisée dans la littérature. Dans notre cas, nous ne nous intéressons qu’aux producteurs de la violence et non aux victimes. Nous n’allons donc pas dans ce sens.

Nous pouvons également nous appuyer sur les données autodéclarées par l’individu qui affirme avoir lui-même participé ou non à des activités de violence en termes d’attitude, de croyance sur la violence. Mais là aussi, ces données peuvent produire des ‘’bruits blancs’’, c’est-à-dire que l’individu peut raconter succinctement ce que vous voulez entendre et non pas révéler la vraie information.

Pour corriger cet état de fait, nous utilisons en plus d’autres méthodes, les vignettes qui sont une mise en situation permettant de capter l’évaluation cognitive et psychologique du comportement de l’agent. Nous prônons donc une approche comportementale dans la mesure de la violence qui nous permet de nous rapprocher au mieux de ces comportements.

Quels sont les secteurs les plus touchés par la violence en Côte d’Ivoire ?

Au lendemain du retour à la normalité après la décennie de crise, l’on a remarqué une résurgence de certaines formes de violence dans des secteurs particuliers, notamment dans le domaine du transport. Ici, des jeunes en bande communément appelés ‘’coxer’’, agressent des passants pour imposer et contrôler un ensemble de ressources. Il y a aussi le domaine des motos taxis dans certaines contrées du pays, où les jeunes exercent également la violence.

En s’intéressant au milieu du transport en général, notre étude va chercher à savoir si c’est un secteur de propagation ou de résilience qui permet de contrer la question de la violence puisque les jeunes auteurs de la violence peuvent s’y refugier pour avoir une occupation légitime et se restaurer socialement.

Le secteur du transport semble le plus impacté ?

Pas forcément mais c’est l’un des secteurs où l’on dispose de statistiques qui décrivent un peu plus l’ampleur du phénomène. Sinon dans la vie de tous les jours, la violence juvénile se manifeste partout.

L’impact de la violence semble n’être que négatif. Peut-il y avoir un impact positif et quel peut être le coût de la violence pour l’Etat ?

Si nous partons de l’hypothèse que la violence est une source d’externalité négative (un ensemble d’éléments non contrôlés par le marché), certes il peut y avoir des éléments bénéfiques qui peuvent être une économie de guerre, une économie souterraine (blanchiment d’argent), mais je ne suis pas sûr qu’un Etat légitime puisse privilégier cet aspect des choses. Par contre, un Etat voudrait avoir des conditions socio-économiques paisibles qui encourage l’initiative privée, où les propriétés des agents sont protégées de sorte à créer la prospérité. Cela représente un coût énorme pour l’Etat et le contraire pourrait signifier que l’Etat est défaillant et cela découragerait les investissements. L’Etat ne disposera donc pas de ressources fiscales pour financer tous les programmes sociaux d’éducation, de santé, etc. En définitive, les coûts sont énormes. Des travaux ont estimé ces coûts en termes de perte de points de croissance, de pertes en vies humaines (capital humain).

Avez-vous connaissance de mesures prises par le Gouvernement en vue d’endiguer ou de prévenir la violence chez les jeunes ?

Après 2012, le Gouvernement ivoirien s’est attelé à accélérer la croissance économique de sorte à créer davantage de la richesse et des opportunités et à contribuer à la stabilité post conflit, avec un focus important sur l’employabilité des jeunes. Il y a eu plusieurs initiatives mais ce que nous voulons regarder dans notre projet de recherche, ce sont celles en faveur des jeunes ayant un certain niveau de vulnérabilité, notamment les ‘’enfants en conflit avec la Loi’’. L’Etat a mis en place le Service Civique d’Action pour l’Emploi et le Développement (SCAED) qui vise à identifier ces jeunes évoluant en bande, en marge du bon fonctionnement de la société, à les réinsérer via le service civique en leur donnant une formation professionnelle et à les aider à s’installer pour qu’ils se prennent en charge et redeviennent des citoyens modèles contribuant à la création de richesses.

Nous voulons savoir si ce programme marche véritablement ? Est-ce qu’il contribue véritablement à réduire la violence ? Si oui, quels en sont les aspects positifs et si ça ne marche pas, quels sont les aspects à corriger ? Nous allons donc étudier l’impact de ce programme.

Il existe une autre initiative en faveur des mineurs (–18 ans) dans les prisons. L’Etat, à travers l’appui de certaines ONG, a entrepris de rééduquer des mineurs mis sous ordonnance de garde provisoire, à travers des centres d’observation dédiés. Nous avons pu visiter ce type de programmes à la Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan (MACA)et à la Maison d’Arrêt et de Correction de Bouaké pour voir comment cela fonctionne. Il s’agit d’identifier une cohorte de jeunes et de les suivre sur deux ou trois passages pour cerner le fonctionnement en termes de changement comportemental, de possibilité d’insertion.

Il y a eu d’autres mesures gouvernementales dans le secteur des transports à deux roues (motocyclistes ou tricycles). Ici, nous voulons savoir si le fait d’interdire à ces jeunes d’exercer ce genre de métier est efficace. Ou s’il ne faut pas mieux les organiser, mieux les structurer pour leur donner la chance d’avoir un niveau de vie décent. En définitive, nous chercherons à savoir si ce secteur n’est pas un lieu de résilience et de prévention de la violence juvénile.

Quels objectifs soutendent la problématique sur laquelle porte le projet de recherche ?  

L’objectif principal de notre travail est d’analyser le lien entre l’opportunité économique que représente ici l’employabilité des jeunes et la violence juvénile. Si nous arrivons à analyser les quelques objectifs spécifiques tels que l’impact des programmes d’accès à l’emploi sur la violence dans le secteur des transports en commun ; l’impact des programmes de réinsertion des jeunes en milieu carcéral ; si nous arrivons à produire de l’évidence, des données factuelles et probantes, nous devrions pouvoir atteindre notre objectif ultime qui est de fournir des recommandations de politiques économiques pour éclairer la prise de décision.

Quelle relation peut-il exister entre violence et opportunités économiques ?

Il faut noter que cette étude est réalisée par une équipe multidisciplinaire composée notamment d’économistes et de sociologues. Du point de vue économique, si vous prenez un individu en possession de toutes ses facultés, ce dernier a le choix entre deux alternatives : soit il s’occupe légalement, soit il s’occupe illégalement. Dans les deux cas, l’individu prend en compte un ensemble de facteurs qui lui permettent de s’engager en fonction du gain le plus élevé. Notre préoccupation est la suivante : si des opportunités économiques sont offertes aux jeunes, est ce que cela leur permettrait d’exercer une occupation légale ou légitime et de quitter le cercle de violence ? A travers ce projet de recherche, nous voulons donc établir un lien entre la violence juvénile et les opportunités économiques.

Quelles sont les structures impliquées dans ce projet ?

Ce projet de recherche collaboratif financé par le CRDI, regroupe une cohorte de cinq (05) centres de recherches :  L’Institut de Recherche (IREM) du Benin, le Groupe de Recherche d’Analyse Appliquée du Burkina (GRAAB), le Centre Kenyan pour la Recherche et l’Innovation, l’Afrique du Sud y est également représentée ainsi que la Cellule d’Analyse de Politiques Economiques du Cires (CAPEC) pour la Côte d’Ivoire.

Quel sera votre agenda de travail ?

Les différentes activités qui rentrent dans le cadre de ce projet de recherche d’une durée d’environ deux ans et demi, sont reliées à notre méthodologie. Nous adoptons une approche expérimentale qui inclura une collecte de données. Nous aurons une cérémonie de lancement qui sera suivie d’une rencontre des stakeholders afin de favoriser l’appropriation par les parties prenantes. Un volet de renforcement des capacités est également inclus pour les jeunes chercheurs qui préparent leurs thèses sur ces problématiques. Des articles issus des travaux de recherches seront également présentés au cours des fora, conférences et autres grandes rencontres scientifiques. Il s’agira surtout de sortir de tous ces travaux un bon document de politique économique qui servira d’appui à la décision.

 

                 Interview réalisée par Mayane YAPO, Chargée de la Communication et de la Visibilité de la CAPEC

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